Comment les expressions arrivent aux médias ?

Publié le par Virginie Spies



Avez-vous remarqué cette chose tout aussi étrange que passionnante qu'est l'arrivée de formules dans l'univers de discours des médias ? Il y a des mots, des termes, des expressions qui, un matin, font leur entrée à la télévision, la radio, la presse, le web, et, on ne sait ni comment ni pourquoi, et sont repris et repris et repris, jusqu'à donner l'impression qu'ils ont toujours été là : c'est la circularité du monde médiatique.

Ce matin, j'ai vu arriver une nouvelle expression : "Destruction d'emploi". Jusqu'à hier encore, on entendait parler de "perte d'emploi", de "chômage", etc, mais pas encore de "destruction d'emploi". Et croyez-moi si vous voulez, mais lorsque Jean-Pierre Pernaut parle de "destruction d'emploi", ça fait vraiment, mais alors vraiment peur...

J'attire simplement votre attention sur le fait que l'usage de ce type d'expression n'est pas une évidence, qu'il est intéressant d'essayer de comprendre et d'analyser comment ces expressions font leur place dans l'espace médiatique, et surtout qu'il ne faut pas nous laisser endormir par des termes...

"Démontage d'emploi" n'est pas le seul à être arrivé comme ça. Je pense aussi à ceux-là (dans le désordre) :

- "Ascenseur social"
- "Discrimination positive"
- "Démontage du Mac Do"

Aucune de ces expression n'est arrivée par hasard. Pour les deux premières, elles ont été mises en circulation par le pouvoir politique, et reprises ensuite par les médias qui nous ont donné l'impression de les avoir inventées. Pour le "démontage du Mac Do", c'est plutôt José Bové et ses camarades qui ont proposé la formule, il est vrai plus douce que "carnage", ou même "destruction". Du coup, on peut se dire que ce matin, on a échappé à l'expression  "démontage d'emploi"...

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jocelynD. 03/03/2009 00:00

Y'a d'autres trucs interessants. 1996, la parade des CRS dans l'Eglise Saint Bernard, qui provoque l'engagement d'Emmanuelle Béart (et d'autres). C'est à ce moment là que les journalistes ont majoritairement (et quasi-définitivement) adopté le terme travailleurs "sans-papiers", au lieu de travailleurs "clandestin" alors coutume. Souvent un mot, juste un mot, est très utile pour renverser une enquète d'opinion. Par exemple, lors d'un sondage : 70% des jeunes français déclaraient être "pour" le service national, mais n'étaient plus que 30% "pour" le service militaire. Présidentielles, 1995, Balladur en tête des présidentielles avec la question "savez-vous pour qui allez vous voter au 1er tour", pour se retrouver le lendemain en seconde position, à la surprise générale, avec la question : "savez-vous exactement pour qui allez-vous voter au premier tour ?". A chaque grosse manif, le Figaro emploie le terme "grève" "contre" telle "réforme" ou telle "politique", alors que libé ou l'huma utilise systématiquement le terme "mouvement social" "pour", par exemple "le service public" ou encore "l'emploi", d'où un changement de 10 à 15 points. C'est fascinant de voir à quel point les mots (nous) dominent...

[Enikao] 02/03/2009 13:53

"Destruction d'emploi" est une adaptation de l'expression de Schumpeter sur la destruction créatrice.Il s'agit d'une vision plus ou moins darwinienne : les emplois inadaptés sont supprimés, d'autres secteurs plus porteurs devant "créer" des emplois pour compenser.L'idée est ici que les politiciens s'offrent un vernis de références économiques, théories à l'appuis. 

Virginie Spies 02/03/2009 15:05


Merci pour ce commentaire éclairant, qui montre une fois de plus que nos politiques savent s'entourer...