Au bonheur des téléspectateurs

Publié le par Virginie Spies

 
La semaine dernière, se tenait à l'université d'Avignon un colloque organisé par l'association d'esthétique empirique. Les actes de ce colloque sont déjà publiés (en anglais). Voici la version française de ma contribution, qui est une petite partie de ma recherche actuelle et de mon prochain livre, qui porte sur le bonheur tel qu'il est mis en scène à la télévision.


AU BONHEUR DES TÉLÉSPECTATEURS
Le rapport téléspectateur au programme

Le discours télévisuel est entièrement traversé par le concept du bonheur. La mise en scène du bonheur dépend fortement des chaînes et de leur identité. Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, et certaines chaînes françaises, telles que TF1 ou M6 ont basé leur identité sur leur capacité à « faire le bonheur » de leurs téléspectateurs. Sans cesse convoqués dans ces programmes, ces téléspectateurs sont un élément fondamental à l’analyse. Faire le bonheur des téléspectateurs permet à la chaîne de se montrer sous un jour positif, de faire preuve de son pouvoir et de démontrer qu’elle incarne la figure d’un énonciateur cohérent susceptible d’agir au sein de la société et capable de tenir ses promesses. Prônant une certaine philosophie de la réussite, les programmes mettant en scène le bonheur invitent toujours à une certaine participation de la part du téléspectateur, et ils peuvent être reçus de différentes manières, ce qui permet d’enrichir la question de la réception télévisuelle.

Du mois d’octobre 1983 au mois de juin 1986, TF1 a proposé chaque mois l’émission Porte-bonheur, présentée par Patrick Sabatier. Chaque émission était consacrée à une personne en particulier, qu’ils s’agissait de récompenser car il s’agissait d’une personne « méritante ». On lui offrait un grand nombre de cadeaux qui devaient lui apporter le bonheur et l’aider.

Depuis quelques années, la chaîne M6 propose des émissions qui sont censées aider les téléspectateurs : Nouveau look pour une nouvelle vie, dans laquelle il s’agit de trouver le « look idéal » à des personnes qui ne réussissent pas à adopter un « bon style » vestimentaire, Affaires de famille, qui s’intéresse aux problèmes familiaux, On a échangé nos mamans, émission dans laquelle deux femmes changent de famille pour quelques jours, ce qui permet de pointer différences et problèmes, Super Nanny, où une nourrice se rend dans des foyers dans lesquels des enfants connaissent des difficultés, C’est du propre, émission dans laquelle deux femmes viennent apprendre à des familles à faire le ménage et à tenir leur intérieur, Il faut que ça change, où un psychiatre se rend dans des familles et les aide à régler divers problèmes, etc. Ces émissions ont de nombreux points communs, les principaux étant de s’intéresser à la vie des téléspectateurs et qu’elles partent de problèmes, d’épreuves malheureuses que connaissent ces téléspectateurs pour les résoudre et donc faire leur bonheur. 

Face à une situation problématique vécue par des téléspectateurs désemparés, un ou plusieurs spécialistes viennent conseiller et faire agir ces téléspectateurs dans le but d’améliorer leur situation et de les rendre heureux. L’idée sous-jacente est toujours de « changer la vie » des téléspectateurs concernés. 

Le discours construit son téléspectateur, il lui assigne une place. Daniel Dayan (Dayan, 1998) propose l’idée selon laquelle « la notion de « public » est une fiction  ». Invisible réellement, le public n’est, dit-il observable que textuellement. Le public est susceptible de se qualifier, se définir et donc de s’identifier à un public imaginé. Suivant ces propositions, on peut effectivement suggérer que toute pratique télévisuelle ne peut se faire qu’avec une certaine image du public auquel se référer.

Ainsi, le téléspectateur construit du sens à partir des programmes qui leur sont diffusés. Prenons le cas des émissions citées ci-dessus, et qui mettent en scène des téléspectateurs. Dans ces conditions, le téléspectateur est représenté, et il peut s’agir d’une seule personne, ou d’un groupe de personnes. Que peut faire le public du programme ? S’offrent à lui plusieurs alternatives.
- Il peut tout d’abord s’identifier au téléspectateur mis en scène, reconnaissant avoir les mêmes problèmes que lui,
- Il peut également s’imaginer être à la place du téléspectateur mis en scène, tout en ne l’étant pas dans sa situation actuelle, se demandant alors ce qu’il ferait, s’il était concerné par le problème. On pense par exemple à l’émission Super Nanny, qui conduit le téléspectateur à imaginer ses propres réactions si son enfant se conduisait comme l’enfant dont il est question dans le programme.
- Il peut se moquer de ce qu’il voit, en s’amusant du look improbable de la personne qui participe à l’émission Nouveau look pour une nouvelle vie.
- Ces diverses postures peuvent exacerber le voyeurisme du téléspectateur en le faisant pénétrer dans des univers auxquels il n’aurait pas accès sans la télévision.
 
Ce qui complique la situation de réception, c’est que ces positions ne s’opposent pas, et qu’il est tout à fait possible d’en adopter plusieurs en même temps, comme par exemple se demander ce que l’on ferait si l’on était dans cette situation, tout en ayant conscience d’adopter une position de voyeur. Dans tous les cas, ces émissions engagent à la participation du téléspectateur, ne serait-ce que par l’attention sollicitée par les conseils donnés par les spécialistes. Ces conseils ne sont en général que des conseils de bon sens, et toute personne extérieure à la situation pourrait proposer les mêmes solutions (encourager une famille à dîner ensemble le soir plutôt que de faire dîner l’enfant seul devant la télévision pour Super nanny par exemple).

Ce qui est intéressant ici c’est que dans tous les cas, il existe une relation entre le programme et son public, et que le public est forcément conduit à se qualifier par rapport à un public qu’il imagine. Cette qualification provient de ce qu’il voit du téléspectateur mis en scène, mais elle se fonde également d’après le discours dans son intégralité, qu’il s’agisse de celui du présentateur lui-même, mais aussi du paratexte et donc de tous les discours qui entourent le programme lui-même. Ainsi, Daniel Dayan observe qu’une première fiction de public est proposée par le programme lui-même, comme un « cadre participatif ». Il s’agit des « autres », qui servent de référence et dont le statut est essentiellement imaginé . Dès lors, « l’un des éléments essentiels qui mène à l’activation ou à la non-activation de la réception consiste alors à accepter ou à refuser la compagnie de ces « autres » que l’on imagine, à se sentir partie d’une image de public que l’on juge acceptable, souhaitable, désirable ou, au contraire, inacceptable, avilissante  ». Il s’agit ici d’accepter ou non de devenir téléspectateur en adhérent à une idée que l’on se fait du public. Ajoutons à ce fait qu’il est tout de même possible de refuser la compagnie des autres, mais cependant regarder les programmes : autrement dit et pour prendre un exemple, estimer que l’on ne fait pas partie du public de TF1, et regarder La star academy (en l’assumant ou non). Une seconde fiction de public explique Daniel Dayan est ensuite proposée par des instances extérieures, il s’agit du paratexte dont nous parlions précédemment, car les programmes dont il est question ont au préalable « toujours été déjà reçus par d’autres (et ont été) assignés à tel ou tel public par une multiplicité d’institutions interprétatives qui vont des articles de critique à la grille des programmes  ». Il s’agit ici de pointer l’une des nombreuses subtilités de la réception, et de montrer que la réception des programmes n’est en aucun cas linéaire et qu’il n’est pas possible de recevoir « simplement » une émission. Tout d’abord parce que la télévision est un objet que l’on ne peut analyser hors de son contexte, et ensuite parce que la question de la relation entre un média et son public ne peut être pensée comme une relation linéaire allant d’un émetteur à un récepteur : nous sommes véritablement dans un univers communicationnel qui nécessite une perspective théorique qui tienne compte non seulement de la diversité des réceptions mais aussi de la complexité de la réception lorsqu’elle provient d’une seule personne. Par ailleurs, chacun ne recevant pas les mêmes discours, et donc interprétant les textes de manière différente, cela explique également pourquoi les attitudes divergent d’un téléspectateur à l’autre.

Finalement, le téléspectateur est toujours au centre de la perspective, on va lui parler, ou lui apporter le bonheur sous différents aspects. Nous en avons ici observé deux principaux : il s’agissait d’une part du bonheur sous forme de biens matériels, avec l’émission Porte-bonheur et d’autre part d’une aide pour aborder et résoudre les problèmes du quotidien avec les programmes de M6. Le téléspectateur occupe le plus souvent le rôle d’un témoin, il adopte une fonction, et il peut être interchangeable. Ainsi, comme l’explique François Jost (Jost, 2003) à propos de ce type de témoignage, on glisse d’une énonciation historique (dans laquelle la personnalité du témoin est fortement en cause) à une énonciation théorique (dans laquelle le récit de vie pourrait être celui de beaucoup d’autres). Nous sommes en effet dans un cas pour lequel « l’essence précède l’existence (…), l’invention du sujet  a priorité sur le recrutement des personnes  ». Ainsi, ce téléspectateur mis en scène doit « se fondre dans un moule qui lui préexiste  » et ce qui compte, c’est que la situation soit incarnée, vécue, que la thèse soit démontrée afin qu’elle puisse faire son effet dans une situation de réception télévisuelle. Par cette fonction qu’il occupe, ce téléspectateur mis en scène est important du point de vue du rôle qui lui est assigné et de ce qu’il représente. Ces éléments jouent sur la réception et la relation au public de la chaîne. Nous avons vu par ailleurs qu’il existe des récurrences à l’intérieur des discours étudiés. En effet, quelle que soit la « forme du bonheur », il doit toujours se mériter, car on ne peut être heureux « gratuitement ». De plus, il existe toujours un médiateur : présentateur vedette ou spécialiste appartenant à un domaine particulier : psychiatre, maquilleur ou femme de ménage. Enfin, ce bonheur s’inscrit dans une logique familiale et quotidienne. Il n’y a jamais rien d’extraordinaire au départ, mais toujours des personnes simples, « comme vous et moi ». La télévision, instrument du quotidien ne semble être susceptible de choisir au point de départ qu’un élément du quotidien. Il apparaît comme naturel que la télévision se saisisse des problèmes du quotidien des téléspectateurs. Ce bonheur semble être susceptible de les attirer fortement. Le bonheur n’est certes pas une garantie de l’audience, mais il aide à l’atteindre, tout comme « l’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue ».

Ainsi, les chaînes qui diffusent les programmes dont il est question ici, prétendent faire le bonheur du téléspectateur tout d’abord en mettant certains d’entre eux en lumière, et ensuite en proposant un nouveau bonheur à ses téléspectateurs. Partant du principe que la télévision n’est pas véritablement un lieu d’innovation et qu’il lui arrive plus souvent de suivre des mouvements que d’en créer, on peut ici proposer l’idée selon laquelle ces nombreux discours sur le bonheur ne trouvent pas leur source à la télévision mais bien dans la société qui fait face à certaines défaillances sociales et culturelles. On demande aujourd’hui des conseils, tout le temps et partout : sur Internet à des « spécialistes », par téléphone à des voyantes, alors pourquoi pas à la télévision ? Si ce phénomène n’est pas nouveau, il est cependant de plus en plus répandu. C’est ainsi que se développe aujourd’hui la profession de coach, terme qui ne veut plus dire grand chose, qui est employé pour qualifier de nombreuses fonctions, à tel point qu’un professeur de chant est devenu un coach vocal. Il est question ici d’un modèle imposé et d’un bonheur formaté dans lequel il ne peut y avoir de failles, ni problèmes.

Ces stratégies discursives autour du bonheur « fait par la télévision » ne doivent pourtant pas nous étonner, puisqu’elles mettent en jeu des éléments importants voire fondateurs pour la stratégie d’une chaîne : c’est l’occasion de parler d’elle, d’entrer en relation avec son téléspectateur et donc d’engendrer un bénéfice symbolique fort. Il est aussi question de rassembler et de se rassembler autour d’un public, et donc de « regarder une image, une émission, une chaîne, non parce qu’elle l’intéresse vraiment, mais pour participer au groupe dont il sait qu’il la regarde  » (Gheude, 1998). Dans ces conditions, le téléspectateur se sent appartenir à une communauté.

Ce qui est sous-jacent à nos analyses, c’est qu’il existe à la télévision une forme de philosophie de la réussite. Il ne s’agit pas d’une réussite trop facile, que le chemin est semé d’embûches. Le discours suivrait-il les préceptes du philosophe Alain, selon lequel chacun peut avoir ce qu’il veut, à partir du moment où il démontre qu’il est rigoureux, courageux, et qu’il sait « faire ses preuves dans la difficulté  » ? (Alain, 1928). Cependant, à la télévision, ces difficultés ne doivent pas devenir trop pénibles. Si l’on rencontre des problèmes, sur le chemin de la réussite, on y arrive facilement tout de même, grâce à l’aide de la chaîne : un peu comme dans un conte de fées produit par une entreprise dont le métier est de fabriquer du rêve. S’agit-il d’un bonheur sur mesure ? Pas vraiment. Il est plutôt question d’une industrie de prêt à porter.

Virginie Spies.

Références

Alain, 1928 (2004), Propos sur le bonheur », Paris, Folio.

Dayan D., 1998, Le double corps du spectateur, in Accusé de réception, Le téléspectateur construit par les sciences sociales, Paris, L’Harmattan, Champs Visuels.

Gheude M., 1998, La réunion invisible : du mode d’existence des téléspectateurs, in Accusé de réception, Le téléspectateur construit par les sciences sociales, Paris, L’Harmattan, Champs Visuels.

Jost F., 2003, La télévision du quotidien, Entre réalité et fiction, Paris, De Boeck Université, Ina, Médias Recherches.


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