"J'ai vu la crise en direct" par Jocelyn Defawe

Publié le par Virginie Spies


Jocelyn Defawe, étudiant en Sciencesde l'Information et de la Communication m'a proposé le texte ci-dessous pour le semioblog. Il me l'a envoyé le 30 septembre, mais, les mails étant ce qu'ils sont, et les boîtes aux lettres électroniques parfois aussi efficaces qu'un pigeon voyageur en fin de carrière, je n'ai ouvert le texte que ce soir. Mais je le trouve intéressant et encore d'actualité, c'est pourquoi je vous le propose ci-dessous, en remerciant Jocelyn pour sa participation.

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Dans le bus, ligne 281, je lisais un texte de Dominique Wolton, sociologue et fondateur de la revue Hermes. Un texte sur la communication politique, dont il donne une définition : « L’espace ou s’échange les discours contradictoires des trois acteurs qui ont la légitimité à s’exprimer publiquement sur la politique et qui sont les hommes politiques, les journalistes, et l’opinion publique ».

Pour ce que j’ai compris, Wolton propose une définition élargie du terme « communication politique », qui serait ici une sorte d’espace symbolique quasi neutre indispensable pour faire fonctionner la démocratie dans une société de masse dominée par l’opinion publique et des médias. Bon… Si Dominique Wolton a le don de m’agacer à chaque fois qu’on le présente comme le spécialiste des médias de service ; force est de constater que, sans la saisir totalement, j’ai trouvé cette définition fort séduisante, dans le sens ou celle-ci s’éloigne des caricatures ambiantes, comme quoi communication politique ne serait que manipulation, prostitution et, de fait, un grand danger pour la démocratie.

Alors, voilà je finis par rentrer chez moi, quand même. Et j’allume la télé, pour mater CNN (au passage vive la télé par adsl). Oulala, c’est du sérieux, ils sont en mode « Breaking news », c’est la retransmission en direct du vote de la chambre des représentants américaine du plan de sauvetage financier de la dernière chance dit « Paulson » à 700 milliards de dollars. Après un week-end de négociations, qui a vu les points de vue démocrate et républicain se rapprocher, et un accord émerger, tout le monde pense légitimement que, cette fois ci, c'est dans la poche. La présentatrice de la chaine est confiante, l’analyste financier cravaté à côté d’elle, aussi : « ca va être serré mais ça va passer » nous confirme-t-il avec un sourire apaisant. On assiste donc, en « live » et dans la bonne humeur, au décompte qui se fait au fur à mesure que les élus votent. Au début le « oui » a une bonne trentaine de voix d’avance, une vingtaine, puis une dizaine, et… oulala, mais dites donc, incroyable, le « non » passe devant !...

A partir de ce moment, c’est la panique. Les investisseurs de Wall Street, qui visiblement regardaient aussi CNN ou une consœur, lâchent définitivement l’affaire, et le Dow Jones entame immédiatement une chute que l’on nommera vertigineuse.     

S’en suivent trente minutes de télévision assez incroyables, où l’on voit sur un même écran l’écart entre le « oui » et le « non » s’élargir, la bourse dégringoler à vue d’œil, et les commentateurs de CNN, quelque peu remués, répéter « qu’ils n’avaient jamais vu ça ». Une sorte de réaction en chaine parfaite, qui détruit tout sur son passage et semble impossible à arrêter. Des vagues de points s’écrasent en quelques minutes constituant, selon les spécialistes, la plus grande chute de l’histoire de Wall Street. Au final 228 contre 205, et 770 points en moins. Badaboum.

Ainsi sur un même tableau, et d’une manière extraordinairement limpide, on pouvait apercevoir le triangle des trois acteurs de la démocratie : Les médias, les politiques, et l’opinion publique, ainsi que les complexes interactions entre eux, chacun influençant l’autre à sa manière.

On va faire simple mais en gros… Les médias, ici représentés par CNN, informent. Avides de transparence, Ils tiennent ici à exposer au public, en direct, un événement particulier, à savoir le déroulement du vote de ce plan de sauvetage financier à la chambre des représentants.

L’opinion publique, elle, est représentée par les sondages. Des sondages qui ont montré qu’une grande majorité d’américains étaient plutôt hostiles à un tel plan qui a la particularité d’être extrêmement couteux.

Enfin les hommes politiques, eux, sont dans l’action. Les directions des deux partis présents à la chambre des représentants, ont après de lourdes négociations, appelé leurs élus respectifs à voter « oui » au nom du bien commun, afin éloigner leur pays du risque d'une implosion du système financier.

Les hommes politiques détiennent leur légitimité par le biais  de l’élection. La crise financière inquiète la population. Ainsi donc, les médias couvrent l‘événement, et suivent de très près les discours et les décisions politiques concernant la situation économique actuelle et le plan de sauvetage en cours. Un vote positif, médiatisé, portant sur une mesure impopulaire pour une majorité d’américains, pourrait sérieusement entacher les députés dans leur réélection en Novembre prochain. Parallèlement, un vote négatif pourrait aggraver la situation économique. Les investisseurs suivent attentivement, par le biais des médias, les prises de décision politiques concernant la crise économique et agissent directement en fonction d’elles. Et Cætera, et cætera.

Au même moment, la chaine d’information française I>télé, complètement dans le cosmos, s’intéresse au discours de Ségolène Royal au Zenith et au coup de gueule de Zidane sur l’équipe de France. Ils mettront deux heures à nous informer de l’événement : la chambre des représentants a dit « non ». Yeah. Pour une nouvelle formule qui met l’accent sur l’interactivité, les directs, et tout, c’est ballot.

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